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Entrevista a Badiou.

Finkielkraut-Badiou le face-à-face
(Próxima entrada la traducción de este texto).

Réunis pour la première fois dans la presse, l'auteur d'«Un coeur intelligent» et celui d'«Eloge de l'amour» débattent de l'identité nationale, de la politique sarkozyste et d'Israël
Le Nouvel Observateur . - Un débat sur «l'identité nationale,» a été imposé au pays pour des raisons largement électorales. Maintenant que de façon assez prévisible il dérape, comment y faire face ?
Alain Finkielkraut. - Ce qu'on peut reprocher au gouvernement, ce n'est pas de se préoccuper de l'identité nationale, c'est de s'en décharger sur un débat. J'aurais préféré une politique courageuse de la transmission. Dans sa fameuse conférence de 1882, Renan définit la nation comme une âme, composée de deux éléments : un riche legs de souvenirs et le consentement actuel, le désir de continuer la vie commune. Or la France est aujourd'hui le théâtre d'une double crise : de l'héritage et du consentement. L'exécration de la France est à l'ordre du jour dans une fraction non négligeable des nouvelles populations françaises. Il faut vivre à l'abri du réel pour considérer que cette francophobie militante est la réponse à un prétendu racisme d'Etat. Quant à l'héritage partagé de gloires et de regrets, l'école, depuis quarante ans, travaille avec ardeur à sa dilapidation. De plus en plus de Français, élites comprises, sont aujourd'hui étrangers à leur langue, à leur littérature, à leur histoire, à leurs paysages. C'est parce que la civilisation française est en train de disparaître que cette question de l'identité nationale intéresse tant de monde alors que personne n'est dupe de la manoeuvre.
Alain Badiou. - Cette initiative est non seulement stupide et incohérente, mais elle s'inscrit plus gravement dans ce que j'ai appelé le «pétainisme transcendantal» du gouvernement Sarkozy. On sait très bien qu'une détermination identitaire de la population se heurte à ceci que tout peuple est composite, hétérogène et multiforme. La seule réalité de cette identification va donc être négative. On ne parviendra nullement à identifier ce qu'est la «civilisation française», on va juste désigner ceux qui n'en sont pas, bien qu'ils soient ici depuis des décennies, qu'ils aient construit nos routes, nos ponts, nos maisons, qu'ils vivent dans des conditions déplorables et qu'en plus on les ait accablés de lois persécutrices.
Ce dispositif politique est positivement répugnant - je pèse mes mots.
A. Finkielkraut. - C'est précisément contre une telle conception de l'identité que le président de la République a construit tout son discours de La Chapelle-en-Vercors ! On est français, a-t-il dit, parce qu'on ne se laisse pas enfermer dans une race, une origine ou une religion. Alors pourquoi cette surdité ? Parce qu'aux yeux de l'antifascisme dominant, c'est l'identité elle-même qui est «répugnante», pour reprendre votre mot, Alain Badiou. La tâche qui s'impose selon vous, c'est la résiliation de tout prédicat identitaire. C'est la désaffiliation. Pour être nous-mêmes, il faudrait n'être qu'ouverture, se dépouiller de toute consistance.
A. Badiou. - C'est tout à fait faux. Le portrait que vous faites de l'héritage français est purement réactif et conservateur. Il y a pour ma part un héritage que j'assume pleinement, celui de la Révolution française, de la Commune ou de Mai-68, et un autre que je rejette catégoriquement, celui de la Restaura-tion, des versaillais ou de Sarkozy. Il n'y a pas un héritage français. Il y a une division constitutive de cet héritage entre ce qui est recevable d'un point de vue universel et ce qui renvoie à l'accaparement du syntagme national par une réaction extrême. L'identité nationale a aussi engendré les boucheries absurdes de 1914, ne l'oublions pas. J'ai en tout cas le regret de vous annoncer que la crispation identitaire ne constituera aucunement un barrage efficace à la dilution de tout dans le village planétaire et à l'unanimisme marchand dont vous déplorez à juste t titre les effets. C'est exactement comme si on f avait dit à Marx en 1848 que la seule alternative était : le capitalisme mondial ou le natio-1 nalisme français. Tout le problème aujourd'hui, ^ c'est justement de trouver une voie qui ne soit ni l'un ni l'autre.
A. Finkielkraut. - On note toutefois chez S vous une volonté constante d'en finir avec ! l'identité. Voici ce que vous écriviez dans «Circonstances III» au sujet de l'Etat d'Israël : «Toute introduction emphatique de prédicats communautaires dans le champ idéologique politique ou étatique, qu'elle soit de criminalisation ou de sanctification, expose au pire.» Il y a longtemps que je désirais vous répondre. En 1945, Wladimir Rabi écrivait : «Nous avons été réintégrés dans notre condition d'homme libre, mais nous ne pouvons pas oublier que nous avons été la balayure du monde : contre nous, chacun avait licence.» Eh bien, la majorité des survivants en a tiré la conclusion suivante : plus jamais ça, plus jamais nous ne serons la balayure du monde.
Nous allons donc, quelque part sur la terre, retrouver ou acquérir toutes nos prérogatives de peuple. Pour vous, Alain Badiou, c'est la division du même et de l'autre qui expose au pire. A la logique de l'extermination, vous opposez donc une humanité que ne romprait aucune séparation intérieure. Conclusion implicite : les sionistes sont les mauvais élèves d'Auschwitz, voire ses continuateurs. Cette insinuation est très douloureuse.
A. Badiou. - Ma position ne remet aucunement en question l'existence de l'Etat d'Israël ?- bien au contraire. Deux éléments ont conduit à cette situation de guerre de Cent Ans à laquelle on assiste. L'«exportation» de cette question par les Européens après la guerre, façon commode de s'en laver les mains, combinée à la tension que devait fatalement produire l'introduction du prédicat identitaire juif dans la constitution même de cet Etat. Comment s'en sortir désormais ? Eh bien, je me demande simplement si le maintien de cette assignation identitaire n'est pas plus périlleux aujourd'hui pour les juifs que la création de cette Palestine binationale pour laquelle je milite et que Hannah Arendt appelait déjà de ses voeux.
N. O.- Revenons à la situation française. On a parfois le sentiment, à vous entendre, Alain Finkielkraut, que la dernière vague d'immigration fait peser une menace identitaire spécifique sur laFrance...
A. Finkielkraut. - On voudrait nous faire croire que la France qui porte aux nues Zidane, Rama Yade ou Noah est un pays taraudé par le racisme. Si peur il y a actuellement, c'est la peur de l'hostilité qui se manifeste aujourd'hui et n'a en effet guère de précédent dans les vagues d'immigration antérieures. Le maire de Cavaillon, ville où règne une violence endémique, rapportait récemment dans «le Monde» que ses employés municipaux recevaient des déchets du haut des tours et qu'on leur criait : «Putains de Français, continuez à nettoyer notre merde !» Comme les communistes, selon Arthur Koestler, les antiracistes ont des yeux pour voir et un esprit conditionné pour éliminer ce qu'ils voient. Et la seule communauté qui n'a pas sa place dans la diversité qu'ils célèbrent, c'est la communauté nationale. Je pense, à l'inverse, que la France n'est pas une auberge espagnole. Elle m'a beaucoup donné et j'éprouve aujourd'hui pour elle ce que Simone Weil appelle un «patriotisme de compassion» : la tendresse pour une chose belle, précieuse et périssable.
A. Badiou. - Le problème, c'est que vous pointez des anecdotes insignifiantes et que vous en parlez de manière d'autant plus dangereuse que vous y investissez un affect totalement excessif. Qu'est-ce que ça veut dire, pratiquement, «pas d'auberge espagnole» ? Ca veut dire camps de rétention, persécutions policières, filtrage constant de gens qui ont le même itinéraire difficile, tortueux et réprimé que celui de leurs prédécesseurs, les Auvergnats ou les Italiens du siècle dernier. Ces gens-là, vous avez beau dire, vous êtes partisan de les désigner comme des suspects, et cela à mes yeux c'est intolérable. La France a toujours été constituée de mélanges innombrables. Sous Louis XIV, elle n'était même pas unifiée linguistiquement. Cette opposition entre identité et diversité de la France est donc une pure foutaise.
A. Finkielkraut. - Persécution, dites-vous, et vous nous faites vivre aussi sous un nouveau Pétain. Ces mots héroïsent notre époque à bon compte. Le pouvoir politique ne fait plus peur, il fait rire : au conformisme de l'obséquiosité a succédé le conformisme du sarcasme. Quant à la politique de l'immigration, elle est prosaïquement tiraillée entre les injonctions contradictoires de l'hospitalité, de la sauvegarde du vivre-ensemble et de la préservation des conquêtes de l'Etat social.
A. Badiou. - C'est un curieux sens de l'hospitalité que de faire venir des Africains et des Maghrébins quand on en a besoin, de les faire trimer dans la restauration et creuser des trous dans les trottoirs, tout ça pour des salaires inférieurs au smic et sans qu'ils aient la possibilité de se soigner car ils n'ont pas de papiers. Et ce sont ces gens-là que vous rendez responsables de l'altération de l'identité française ? Vous feriez mieux de vous en prendre à l'oligarchie féroce dont ces ouvriers sont les premières victimes. Car ce ne sont pas ces derniers, les responsables de la crise. Vous êtes en train de construire la population d'origine étrangère, les musulmans tout particulièrement, comme ont été construits les juifs dans les années 1930. Vous les décrivez, ces familles que vous ne connaissez même pas, comme des gens qui ne sont pas comme nous, qui nous haïssent secrètement, qui sont «l'anti-France», comme disaient les antisémites. Et vous croyez que vous allez faire ça innocemment ? Eh bien, vous vous trompez. Il y a déjà à l'oeuvre des forces politiques pour se servir de cette construction pseudo-intellectuelle. Car la situation est grave, mais pas comme vous le pensez. Ce qui est menacé désormais, c'est le minimum de cohésion interne et populaire qui évitera que tout cela se termine par la domination sans partage de ces forces sinistres. Je sais très bien, Alain Finkielkraut, que vous ne les rallierez pas. Mais vous en serez coresponsable. Je le regrette vivement pour vous, car ce temps n'est plus très loin.
N. O. - Alain Badiou porte à votre égard une accusation pour le moins grave, qu'avez-vous envie de luirépondre ?
A. Finkielkraut. - Quand j'entends parler Alain Badiou, je me dis que si Camus est aujourd'hui célébré, c'est néanmoins Sartre qui a vaincu. Comme lui vous faites de la politique la continuation de la guerre ou plus précisément de la résistance. Il n'y a pas pour vous d'adversaires légitimes, il n'y a que des scélérats. Camus affirmait en 1945 que le nazisme nous avait un temps contraints à la haine, mais que maintenant qu'il était vaincu, il importait de triompher de celle-ci, et de ne jamais laisser la critique rejoindre l'insulte. Eh bien, moi aussi je plaide pour ce genre de dissensus civilisé. Tout ce que je dis, c'est donc qu'il y a certes une dimension d'universalité qui donne son prix à la civilisation française, mais qu'elle constitue aussi un particularisme désormais attaqué de toutes parts et qui mérite d'être défendu. Si ce sentiment mélancolique de perte me vaut l'opprobre de la bien-pensance, eh bien tant pis.
Retrouvez l'intégrale du débat sur BibliObs www.nouvelobs.com
Alain Finkielkraut et Alain Badiou
Né en 1949 à Paris, Alain Finkielkraut, philosophe et enseignant à Polytechnique, est l'auteur de «la Défaite de la pensée» (Gallimard) et d'«Un coeur intelligent» (Stock).
Né en 1937, Alain Badiou, philosophe et enseignant à l'ENS de la rue d'Ulm, est l'auteur de «l'Etre et l'Evénement» (Seuil) et d'«Eloge de l'amour» (Flammarion).
Aude Lancelin
Le Nouvel Observateur

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