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L'amour comme condition de la philosophie.







L'amour comme condition de la philosophie

Angelina Uzín Olleros

Il passait comme un nombre entre des nombres
Il n'avait rien et n'appartenait à personne,
Si entier et si personnel pour lui-même,
Si étranger, si "personne" pour les autres.
Jamais prodige d'événement ne portera son nom
ni son effigie n'ornera l'ombre du passé,
Mais il a déjà atteint son éternité
Dans le chant que seul son coeur écoute,
Un chant qui passe et qui reste,
Comme la luxuriance que le rayon de soleil
Laisse sur la terre qu'il caresse.
Comme nous sommes ensemble,
Entre deux bâtissant des mondes!
Lui, un nombre; et moi, l'autre.[1]


1.    L'amour dans la tradition grecque.

Eros est défini par Hésiode comme une force originaire qui "...détend les membres et  domine, à l'intérieur de leurs coeurs, la volonté des dieux et des hommes...". Encore pour Hésiode, ce sont quatre les forces qui rendent possible, à l'origine, le monde et les choses. La première de ces forces est khaos (le chaos); la deuxième, gaia (la terre) et la troisième, tartaros. Eros représente la quatrième force, force originaire qui rend possible la reproduction (la genèse) de tous les éléments de la nature.

Chez Platon, eros est un dieu, celui de l'amour. Dans son célèbre dialogue Le banquet (ou Sumposion, en grec, qui signifie "boire ensemble"), Platon définit l'amour comme un désir: aimer est éprouver le désir vers ce qu'on ne possède pas. C'est dans ce sens que la philosophie est "l'amour de la sagesse", le philosophe ayant conscience de son ignorance et aimant (désirant) le savoir.

Dans un autre dialogue, Lysis, Platon parle de l'amour en tant que philia (amitié). C'est là où trouve son origine le mot famille, qui est l'amour des amis proches, des descendants, de ceux qui composent la famille. La philia rend possible le sentiment de la fraternité.

Finalement, nous tenons à souligner le rapport établi par Platon entre l'amour et la folie, ceci dans un autre de ses dialogues, le Phèdre. Il distingue la folie  provoquée par une maladie humaine (ce qu'on connaît aujourd'hui comme la psychose), d'une autre folie consistant à un bouleversement des règles habituelles dû à une intervention divine.

En conséquence, Platon  parle de quatre formes de folie, à savoir: d'abord, la folie poétique, inspirée par les muses; ensuite, la folie divinatrice, qui trouve son inspiration dans le dieu Apollon; troisièmement, la folie mystique inspirée par Dionysos et, finalement, la plus noble des folies, celle de l'amour, qui provient du dieu Eros.

Dans ce sens, Saint Augustin affirme que l'amour est la folie divine, la folie envoyée par les dieux, celle qui fait possible la transformation.

Avec son arc et sa flèche, Apollon, le dieu de la distance, "mesure la distance entre l'humain et le divin", distance qui est infinie. Platon affirme ainsi que seul l'amour nous rapproche du divin. Par ailleurs, Apollon ("apollinien" veut dire "perfection") est le dieu qui blesse de loin.

L'eros est l'amour-désir, d'où le terme "érotique", qui fait référence pas seulement à l'amour charnel mais au désir de saisir ce qui est insaisissable; c'est la présence en l'absence: être habité par l'être aimé en son absence physique.

La philia est un amour calme, c'est l'amour de l'amitié et de la famille.

D'ailleurs, il existe deux autres divinités mineures en rapport avec l'amour. D'une part, il y a Philotes, l'amour charnel, physique. De l'autre, Antéros est l'amour réciproque, l'amour mutuel, partagé.

Dieu universel de l'amour, le plus grand des dieux, celui qui rend possible la vie, qui engendre la vie, Eros n'a jamais été personnifié. La Grèce ne compte pas de temples érigés en honneur d'Eros, même s'il en existe nombreux consacrés à d'autres divinités.

La première personnification de l'amour est celle d'Aphrodite (nom qui veut dire "écume de la mer"), déesse de l'amour. Il est à remarquer que la première personnification de l'amour est faite au moyen d'une femme et que l'amour devient humain à partir du féminin. Platon distingue deux aphrodites: l'une terrestre (le vulgo) et l'autre, céleste (l'Arète).

Dans la perspective platonicienne, le vrai amour est celui qui va au-delà du corps et de la matière en les transcendant; c'est celui qui se maintien dans le temps malgré les adversités et les imperfections. C'est ce qu'on connaît aujourd'hui comme "amour platonique".


2. La philosophie comme l'amour de la sagesse

Si nous reprenons ce que nous venons d'exposer brièvement ci-dessus, nous serons en mesure de penser l'amour en tant que condition de possibilité de la philosophie, non dans le sens kantien de ce qui est indépendant de l'expérience mais dans le sens de ce qui est constitutif de la nature du fait de philosopher.

La philosophie est cette recherche d'un savoir (d'une vérité) sans objet. A un certain égard, elle est un lieu nul ( un "sans lieu"), ainsi que le désir de ce qui est absent et qui ne peut jamais se présenter d'une manière pleine à nos sens et à notre entendement.

C'est l'amour comme force originaire qui permet  le philosopher en tant qu'action et en tant que dieu sans personnification. Dans l'un de ses poèmes, Alfonsina Storni dit: ... Mon coeur ressemble à un dieu sans langue ... la langue de la philosophie est pareille, celle qui permet la parole dans l'instance initiale de la mise en acte du langage philosophique issu de la folie divine, de cet "être dehors", sans lieu, sans aucune personnification, sans corps, sans image. C'est le pur désir, issu du mystère de l'existence, né de l'incomplétude de l'être.

Au coeur même de la philosophie, il y a cette inquiétude au sujet de ce qui n'est pas connu, de ce qui n'est pas trouvé, de l'absence d'un savoir sans genre ni espèce.

Est-ce qu'on peut considérer la vérité au masculin ou au féminin?           
Le savoir peut-il être personnifié comme étant sexué?
La parole est-elle un vide infini qui ne se remplit que d'une manière infructueuse dans le concept?       

L'amour comme force (pulsion), comme divinité imaginaire et imparfaite, comme folie, constitue la flamme qui nourrit l'énergie de la pensée et de l'action du philosopher. Storni conclut dans son poème: ... j'ai besoin d'un soleil qui m'embrase ...[2]

Le soleil des idées platoniques est une manière de résoudre le problème posé par la multiplicité, il représente la vocation vers l'unité qui efface toute différence. Mais alors, est-il possible de penser politiquement en supprimant la différence?

L'amour comme philia est la métaphore de la coexistence. Or, il n'y a pas de coexistence possible sans la multiplicité des visages qui habitent le symposium (le sumposion grec), parce que c'est en buvant ensemble que nous faisons la philosophie en tant que programme collectif, en tant que dialogue où le générique doit s'imposer comme expérience de l'humanité.

Aimer, c'est donner ce qu'on n'a pas... Lacan affirme-t-il. En parlant du philosopher, c'est donner un savoir qu'on reconnaît  perspectif et incomplet, assujetti à l'inconsistance propre au devenir humain. C'est le métier de donner comme offre, comme héritage, quelque chose de jamais accompli (achevé?), toujours en chemin, sans port ni but d'arrivée finals.

C'est encore donner ce qu'on n'a pas parce que, en tant que folie divine, l'amour nous transforme au point de nous pousser à faire et à dire ce qui serait inconcevable dans un autre état d'esprit.

L'impossibilité toujours possible du philosophe est issue de cette transformation en permanence, lancée depuis le divin, qui le rend humain, génériquement humain, ni féminin, ni masculin.

3.    Etre deux ou ne pas être deux, c'est là la question

Badiou affirme que "l'amitié est un amour calme et que l'amour est une amitié excessive".  L'amour est l'expérience d'être deux, expérience qui scinde l'unité, le fait d'être un. L'un de ce qui est générique, de ce qui correspond à l'expérience de l'humanité.

"Je crois que la différence entre l'amitié et l'amour réside plutôt dans le projet que dans l'intensité ou l'affection. L'amitié est une sorte d'échange à l'égard de l'expérience du monde, un sorte de camaraderie dans la expérience du monde, et le choix de l'ami est fait sur cette dimension. Tandis que l'amour est vraiment une expérience de la dualité, de la différence. En tant que projet, l'amour fait référence à ce que signifie être deux. Par ailleurs, il peut y avoir un groupe d'amis, on peut trouver trois ou quatre amis qui vont se promener, prendre un verre et bavarder ensemble. Alors que, d'habitude, il en est deux pour l'amour. Il y a donc une différence, mais cette différence ne me semble pas si radicale. Au fond, on dirait que l'amitié est un amour calme, alors que l'amour est une amitié excessive. Mais il s'agit là plutôt de tensions que de différences qualitatives."[3]

(En conséquence,) L'amour, c'est deux ou c'est trois?; la prétention névrotique est celle d'être l'Un de l'Autre, en excluant le trois. Dans son Séminaire 21, Lacan nous rappelle que l'amour, c'est deux mi-"dires" qui ne se recouvrent pas.

Lorsque le névrotique essaie de recouvrir ces deux mi-"dires" qui ne se recouvrent pas, la fatalité (le tragique) est instaurée. Il s'agit ici de la division irrémédiable, sauf s'il y a quelque chose qui intervient en tant que moyen. Si l'amour devient un moyen, il n'est plus fatal, il n'est plus l'Atè grecque, la fatalité du destin. ( ) Tragédie pensée comme tentative de dépasser l'impossible.

Loin d'instaurer une bipolarité sexuelle, la castration la rend impossible: l'Autre sexe n'est pas démontrable. Instance de malentendu entre les sexes. Il y a bien deux sexes, pas un seul ni trois, mais justement le trois est celui qui fait possible l'existence de ces deux sexes. Le trois est donc cardinal, pas troisième; et, selon le mot de Lacan, c'est ce qui est réel.

Chaque sujet s'exprime dès l'endroit qui le marque et qui l'oriente, selon l'idéal de son sexe, d'après quoi il y aurait deux endroits à partir desquels le sujet parle. Ainsi l'interprétation analytique sera-t-elle orientée tant du côté de l'Un (phallique) que du coté de l'Autre.

L'interprétation coupe ce qui est vrai de la vérité, car la vérité n'appartient complètement ni a l'Un ni à l'Autre. Ceci opère dans un transfert qui, selon Lacan, révèle la vérité de l'amour.

L'expérience de l'amour scinde l'Un et elle sera soufferte par le deux. Mais voilà que se présente ici l'arrogance du désir de restituer les amants à son unité originaire.

Platon l'expose ainsi dans Le banquet:
"(...) Autrefois la nature humaine était très différente de ce qu'elle est aujourd'hui. A l'origine, il y avait trois sortes d'hommes: les deux sexes existant encore actuellement, et un troisième sexe, à l'opposé des deux autres. Ce dernier a été détruit, et il ne reste de lui que l'homme. Cet animal constituait une classe particulière et il s'appelait androgyne, parce qu'il réunissait en lui le sexe masculin et le sexe féminin; mais il n'existe plus et son nom est honteux à présent. (...) La différence entre ces trois espèces d'hommes leur venait de leur principe. Ainsi, le sexe masculine était produit par le Soleil; le féminin, par la Terre; et celui formé par les deux autres, par la Lune, qui participe de la Terre et du Soleil. Les hommes gardaient la forme de ces principes, ainsi que leur manière de se déplacer, qui est sphérique. Leur corps étaient robustes et vigoureux et ils étaient fort hardis, ce qui leur inspira l'audace de monter jusqu'au Ciel et de combattre contre les dieux (...). Jupiter examina avec les dieux le chemin à suivre. La question n'était pas sans difficulté. Les dieux ne voulaient pas anéantir les hommes comme ils avaient déjà détruit les géants,
c'est-à-dire, en les foudroyant. S'ils faisaient cela, le culte et les sacrifices offerts par les hommes disparaîtraient. Mais ils ne pouvaient non plus tolérer une telle insolence. Après avoir réfléchi longtemps, enfin Jupiter s'exprima ainsi: 'Je crois avoir trouvé -dit-il- la manière de conserver les hommes et de les tenir, en même temps, bien assujettis; il n'y a qu'à diminuer leurs forces. Je vais les couper en deux et comme ça ils seront plus faibles. Nous aurons, en plus, un autre avantage, celui d'augmenter le nombre de ceux qui sont à notre service (...)'.
Cette déclaration faite, le dieu sépara les hommes comme il l'avait annoncé (...) Puis il ordonna à Apollon de soigner les blessures et de placer le visage et la moitié du cou du côté de la séparation, pour faire moins visible le châtiment. Apollon mit le visage du côté indiqué et il ramassa la peau coupée sur ce qu'aujourd'hui on nomme le ventre, comme on plierait un sac pour le fermer, ne laissant dans l'union qu'une ouverture appelé nombril. Quant au reste des plis, qui étaient très nombreux, il les lissa et forma la poitrine, à l'aide d'un outil pareil à celui utilisé par les corroyeurs pour apprêter le cuir des chaussures sur la forme, ne laissant que quelques plis sur le ventre et autour du nombril comme souvenir du châtiment infligé. Depuis cette division, chaque moitié cherchait à rencontrer l'autre moitié qui lui correspondait et, lorsqu'elles réussissaient à se rejoindre, elles s'embrassaient avec tant de flamme désirant récupérer leur ancienne unité, qu'elles mouraient de faim et d'inanition dans leur étreinte, ne voulant plus rien faire l'une sans l'autre (...) Voilà donc l'origine de l'amour que nous ressentons naturellement les uns vers les autres; c'est lui qui nous rend à notre nature primitive et qui fait tout ce qui est possible pour réunir les deux moitiés et pour nous faire recouvrer notre ancienne perfection (...)" [4]

Le destin humain tel qu'il est envisagé par les dieux est un piège tragique, c'est l'inévitable. La tragédie grecque n'est que l'expression littéraire de cette destinée sans issue, sans solution possible.

L'amour en tant que folie divine, envoyée par les dieux, est -en quelque sorte- l'expression de l'Autre qui entraîne la possibilité d'une transformation. Serait-il donc celui-ci le sens enfermé dans l'étymologie du mot "philosophie"?







[1]  Scalabrini Ortíz, Raúl. Tierra sin nada tierra de profetas. Devociones para el hombre argentino. Editorial Plus Ultra. Buenos Aires. 1973. Page 80.
[2]   Un soleil: Mon coeur est comme un dieu sans langue / Il reste muet en attendant le miracle, / Beaucoup j’ai aimé, / Mais tout amour fut maigre /Car tout amour je l’ai connu à la manque.J’ai aimé jusqu’aux larmes, jusqu’à ma mort / J’ai aimé jusqu’à la haine, jusqu’à la folie, / Mais j’attends encore quelque amour nature / Capable de me rédimer et de changer mon sort.Un amour que rende fertile mon désert, / Qui me fasse pousser des branches sensitives, / Je suis une jungle de racines vives, / Seul le feuillage semble parfois qu’il meurt.Où est celui qui mon désir enflamme ? / M’a-t-il vue appauvrie par mon branchage ? / Vulgaire entrave, pâle feuillage / Différent du tronc fidèle qui le sustente.Où est cet esprit sombre / Dont l’opacité fera jaillir la flamme ? / Ah, si avec son amour mes mondes il enflamme / Je serai irrépressible, un fleuve, une trombe.Où est celui qui avec son amour m’embrasse ? / Sa grande vérité il devra apporter avec lui … / Seule de la glace j’ai toujours cueilli dans ma vie : / J’ai besoin d’un soleil qui m’embrase. Alfonsina Storni
[3]  Badiou Alain Suplemento ZONA. Diario El Clarín. Buenos Aires. Domingo 11 de julio de 2004. Entrevista al filósofo Alain Badiou  por Claudio Martyniuk  La amistad es un amor calmo, el amor una amistad excesiva.
[4] Platón. El Banquete. Bureau Editor. Buenos Aires Argentina. 2000. Page 42-43.

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