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L’antique Alain Badiou répond au fringant Laurent Joffrin.



cher ami(e)s 
Je vous fait suivre deux articles de presse, l'un est déjà publié ,l'autre le sera lundi prochain dans libération. 
Il s'agit d'une attaque du directeur de libération, un certain Laurent Joffrin et bien sur de la réponse immédiate de
A.Badiou.

"Dans le cadre d’une controverse avec Marcel Gauchet sur le thème « communisme et démocratie », j’ai utilisé, au service d’une argumentation complexe, certaines caractéristiques de la  Révolution culturelle chinoise. Il n’en fallait pas plus pour que Laurent Joffrin abandonne un instant le labeur qui sans nul doute l’occupe à plein temps – le licenciement soft de près de cent employés du journal « Libération » -- pour rendre son verdict : Badiou n’est qu’un dinosaure congelé.
La méthode de Joffrin pour démontrer ma congélation est simple et expéditive : la seule expression « Révolution culturelle » suscite en lui la jaculation numérique « sept cent mille morts », accompagnée d’un horrifique détail – vrai --  portant sur la façon dont un intellectuel reconnu a été malmené par des gardes rouges.
Peut-être Joffrin n’a-t-il pas assez médité la sentence que je formule dans le texte qu’il incrimine, à savoir que le dénombrement des morts est le degré zéro de l’analyse politique.  Imaginons que dans le cours d’une discussion politique sur la démocratie, quelqu’un argumente à partir d’épisodes importants de la Révolution française. Joffrin va-t-il alors couper court en disant : « la Révolution française ? 200.000 morts et la décapitation barbare du grand poète André Chénier ! » ?  Non, il ne le fera pas, parce qu’il sait quelques petites choses sur la révolution française et son rôle fondamental dans le devenir des démocraties modernes. Tout le point est donc qu’il ne sait rien, et ne veut rien savoir, sur la Révolution culturelle, et son rôle non moins fondamental dans le devenir du communisme moderne. Il ne sait même pas qui tuait qui, dans quel contexte et pourquoi.  Or, la question du communisme politique est bien plus moderne que la question de la démocratie libérale, épuisée dans son principe dès les années 1840 (1), et les leçons de la Révolution culturelle, y compris les leçons de son échec, bien plus ajustées aux problèmes contemporains – l’ensauvagement capitaliste, les inégalités revenues à leur niveau d’avant la guerre de 14, l’abrutissant déploiement de la division du travail, le démantèlement et/ou la privatisation de tout ce qui s’ordonnait à l’intérêt général, sans oublier la frappante stagnation de l’invention politique – que ne peuvent l’être les leçons, si importantes demeurent-elles, de la Révolution française. A cet égard, Joffrin est certainement plus vieillot, démodé et inutile que je ne le suis.
C’est la raison pour laquelle il ne sait qu’asséner des chiffres auxquels il accroche, pour faire bonne mesure et enfoncer définitivement ses lecteurs dans la nuit de l’ignorance, la pancarte d’infamie portative « folies totalitaires ».
Eh bien, puisqu’il y tient, comptons. La guerre de 14, n’est-ce pas, c’est la France, l’Angleterre, l’Allemagne ? Des puissances occidentales, civilisées, déjà parfaitement installées dans la démocratie moderne, élections libres, parlements, syndicats, partis, y compris de solides partis sociaux-démocrates, non ? Et une presse libre. En tout cas bien aussi libre que ne l’est Joffrin au regard de ses redoutables actionnaires…Donc, rien de totalitaire. Par ailleurs, tout le monde est aujourd’hui d’accord pour dire que cette guerre est faite pour rien, pour absolument rien, sinon une sorte de suicide sanglant dont l’Europe ne s’est pas encore complètement remise. Joffrin aurait-il trouvé un sens politique profond et intéressant à la guerre de 14 ? Je ne le crois pas.
Or en France, cette guerre a fait quelque chose comme un million quatre cent mille morts,  une masse colossale de jeunes hommes jetés dans la boue et le feu, endurant un supplice de quatre ans, traités comme de la chair à canon, mourant démembrés, mélangés à la terre, titubant entre des offensives stupides et des reculs en débandade.  La seule guerre de 14 (et il y a eu en Occident une seconde guerre mondiale, et il y a eu d’innombrables et féroces expéditions coloniales, et cela continue par ci par là, on envoie des troupes, des avions, on tire des drones, on assassine sans jugement, on détruit des Etats, sans que justice ou égalité y prennent la moindre part) a fait en France, en quatre ans, le double des morts que la Révolution culturelle – selon le chiffre de Joffrin lui-même – a fait en Chine en dix ans. La Chine dont la population est vingt fois celle de la France, si bien (comptons ! comptons !) que pour égaler le désastre dans la seule France de la seule guerre de 14 entre puissances occidentales exemplairement démocratiques, la Révolution culturelle aurait dû faire 28 millions de morts ! Alors, convenons que dans la sombre histoire des hommes, tous les Etats – et qu’ils soient démocratiques ou « totalitaires » n’introduit sur ce point nulle différence -- ont du sang jusqu’aux oreilles. Mais reconnaissons que la très démocratique et aucunement totalitaire guerre de 14 représente une orgie de morts sans commune mesure avec les dégâts humains entrainés par la Révolution culturelle. Et pour introduire une note subjective, je rappellerai que dans ma prime jeunesse, quand j’ai commencé, à propos des guerres coloniales, à m’engager dans les duretés de la politique, on torturait sans merci dans les commissariats parisiens. Le gouvernement, librement élu, était même dirigé par un socialiste. Ne faut-il pas dès lors que Joffrin nous parle des « folies démocratiques » ?  
Parvenus à ce point, quittons les chiffres pour rappeler que la guerre de 14 n’a aucun sens rationnel, n’a rien apporté, rigoureusement rien, aux peuples concernés et à la pensée politique. Or je suis capable, moi, comme n’importe qui acceptant de s’informer, de donner un sens profond à la Révolution culturelle. Je sais que les étudiants et les ouvriers qui s’y sont lancés n’étaient pas du tout comme les mobilisés de 1914. Ils n’étaient pas du gibier d’Etat expédié dans des trous pour y mourir. Ils inventaient de nouvelles formes d’intervention, une nouvelle durée militante. Selon la formule de Mao, ils se « mêlaient librement des affaires de l’Etat ». Je connais les mots d’ordre fondamentaux qui exaltaient ces activistes. Je sais qu’il s’agissait de savoir si et comment il était possible de surmonter l’inertie bureaucratique et terroriste du Parti-Etat dans la direction d’innovations communistes réelles. Si et comment on pouvait proposer d’autres formes de collectivisation que la simple propriété d’Etat. Si et comment on pouvait inventer le dépassement des grandes contradictions, entre la ville et la campagne, entre le travail manuel et le travail intellectuel, entre l’agriculture et l’industrie, entre les ingénieurs et les ouvriers. Si et comment l’usine en Chine pouvait être radicalement différente de l’usine capitaliste. Si et comment on pouvait mettre en œuvre ce que déjà Lénine estimait être la clef du devenir communiste de la révolution, bien au-delà de la simple prise du pouvoir : un réel contrôle de l’Etat, toujours porté au conservatisme, par des organisations populaires indépendantes. Les textes sont là, la documentation est aujourd’hui accessible, qui porte sur les millions de journaux, affiches, proclamations, décrets, conversations avec des dirigeants officiels, tracts des centaines de milliers d’organisations militantes qui ont alors vu le jour, bref, témoignages de la plus mémorable mobilisation démocratique que le monde ait jamais connue, puisqu’elle allait jusqu’au droit conféré aux organisations de masse d’entrer dans tous les bâtiments officiels et d’y examiner les papiers et archives de l’Etat.
Sur ces moments glorieux, nouveaux, difficiles, comportant bien entendu des épisodes violents (« La Révolution », disait Mao, « n’est pas un diner de gala »), des livres existent (2), détachés de la propagande anticommuniste occidentale comme de la propagande des alliés les plus importants de la réaction contemporaine, à savoir les maîtres bourgeois de la Chine d’aujourd’hui, qui sont sortis vainqueurs de la mêlée au prix d’une répression sans merci dirigée contre les révoltés maoïstes, répression à laquelle on doit la grande majorité des victimes que tente de dénombrer Joffrin.
Ce qui permet à l’antédiluvien libéral Joffrin de parler à propos de la Révolution culturelle des « folies totalitaires » est seulement que cette révolution, qui porte l’avenir, qui est ce à partir de quoi doivent se formuler les principes de la nouvelle séquence du communisme, a échoué au regard des ambitions qui étaient les siennes. Ses ennemis immédiats, les caciques du Parti, dirigés par Deng Xiaoping, ont pris le pouvoir, et ont aussitôt engagé la Chine, comme l’annonçaient les révolutionnaires, dans « la voie capitaliste », avec une brutalité sans pareil. Mais tout de même que l’échec sanglant de la Commune de Paris a préparé l’invention politique léniniste et la victoire de la Révolution d’Octobre, l’échec de la Révolution culturelle, soigneusement médité à travers des débats, des écrits, des conférences et des initiatives militantes, servira en définitive à ce que soit restaurée et relancée l’Idée communiste, sans laquelle les sociétés, livrées aujourd’hui de façon terriblement passive au retour intégral de la barbarie capitaliste, entreront inévitablement dans la nuit des guerres sans fin".

(1) Sur le fait que la logomachie contemporaine libérale, ou social-libérale, ou néo-libérale, ou social-démocrate, ou plus généralement « moderne », ou « réformiste », ou « adaptée-aux-transformations-extraordinaires-du-monde-dans-les-dernières-décennies», n’est composée que de faibles variantes de l’idéologie native du capitalisme, en place dès le début du XIXe siècle, et subsistant ne varietur, il faut lire la formidable documentation rassemblée par Domenico Losurdo dans le livre Contre-Histoire du libéralisme, publié en italien en 2006, traduit par Bernard Chamayou et publié par La Découverte en 2013. C’est dans ce livre qu’on peut voir qui étaient vraiment Messieurs Locke, Franklin, Smith, bien d’autres, parmi lesquels, à une place d’honneur (d’horreur…) Tocqueville, icône du « démocratisme » contemporain.
(2) Les études sérieuses de la Révolution culturelle, c’est-à-dire celles qui ne sont pas des libelles propagandistes (libelles dont le prototype presque définitif a été le fameux Les habits neufs du président Mao, brillante improvisation idéologique de Simon Leys dépourvue de tout rapport au réel politique) existent bel et bien, souvent en tant que travaux académiques réalisés dans les universités américaines. Citons trois livre extrêmement bien documentés, fondamentaux pour comprendre ce dont il s’agit : La Commune de Shangaï, par Hongsheng Jiang, publié cette année aux éditions La Fabrique, traduit de l’anglais par Eric Hazan, préface d’A. Badiou. The politics of the Chinese Cultural Revolution, par Hong Yung Lee, publié en 1978 par University of California Press. Shangai Journal, an eyewitness account of the cultural revolution, par Neale Hunter, publié en 1969 par Frederick A. Praeger, Publishers.

Comentarios

  1. Badiou, hibernatus philosophe
    10 OCTOBRE 2014 À 17:0 - L'AUTEUR : LAURENT JOFFRIN

    Alain Badiou est un philosophe platonicien à la mode, savant et courtois, auteur d’essais remarqués sur Nicolas Sarkozy ou sur l’amour (les deux sont d’esprit différent…), qui fait passer un frisson dans les studios de télévision en agitant une «hypothèse communiste» qui donne son piment à tout «talk-show» qui se respecte. Il livre, ici, un dialogue enlevé avec Marcel Gauchet sur le monde tel qu’il va, intitulé, dans une référence très vintage, Que faire ? A la fin de la lecture, on n’a pas beaucoup plus de réponses à la question posée il y a plus d’un siècle par Lénine. En revanche, on voit se déployer deux argumentations, l’une défendant, par la bouche de Gauchet, la démocratie contemporaine et sa réforme vigoureuse, l’autre déroulant un réquisitoire définitif contre la même démocratie, accusée de n’être qu’une façade derrière laquelle agit sournoisement ce «Grand Autre» qu’est le capitalisme sans âme et sans pitié.
    On souscrira volontiers aux critiques adressées par les deux protagonistes à la société d’aujourd’hui, dominée par un capitalisme financier brutal, acharné à détruire les acquis sociaux de décennies de luttes ouvrières. Encore que les deux intellectuels - Badiou bien sûr, mais Gauchet aussi, dans une moindre mesure - aient tendance à passer par pertes et profits les acquis en question, qui ont tout de même humanisé l’économie de marché grâce à un réformisme déterminé. L’action démocratique et patiente pour améliorer la condition ouvrière et salariale est le plus souvent tenue pour négligeable et prosaïque par les intellectuels…
    Par Laurent Joffrin

    http://www.liberation.fr/chroniques/2014/10/10/badiou-hibernatus-philosophe_1119115

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