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Que signifie « être radical » ?



Alain Badiou

Être « radical » veut dire : aller, quant aux choses que l’on veut dé-raciner, jusqu’à, précisément, leurs racines.
Il ne sert à rien de se croire un combattant valeureux quand on dévoile les frasques de tel ou tel notable, étant donné que le capitalisme est l’installation universelle de la corruption. Il ne sert à rien de s’imaginer changer l’ordre social parce qu’on a remplacé une clique gouvernementale par une autre, étant donné que tous les gouvernements sont composés de fondés de pouvoir du Capital. Il ne sert à rien de faire le valeureux en décochant quelques horions à une escouade de policiers, étant donné que la police et l’armée renouvellent sans cesse leurs effectifs en fonction des nécessités de la domination. Il ne sert à rien de gaspiller son courage en sabotant quelques circuits ou quelques dépôts de la marchandise, de l’information ou de l’argent, étant donné que c’est la circulation mondiale matérielle, idéologique et financière, des choses, des signes et des hommes, qui est l’être même du Capital. Il n’est guère radical de s’imaginer qu’une œuvre d’art, quelle qu’en soit la nouveauté et la portée critique, va ébranler l’ordre symbolique dominant, car elle se retrouvera, achetée à sa valeur boursière, sur les murs d’un spéculateur. Encore moins peut-on se vanter d’avoir ébranlé l’Occident en massacrant au hasard quelques malheureux dans une grande ville, car on n’aura fait, par cette vaine horreur, qu’attacher plus encore l’opinion au char de ses vrais maîtres : les propriétaires de capitaux et leurs domestiques politiques.
Celui qui cherche vraiment la racine de l’ordre existant afin de le détruire et de le remplacer par une victoire, enfin, de l’humanité tout entière ; celui, donc, qui assume une certaine radicalité, c’est celui qui sait que tout repose sur la propriété privée des moyens de production et d’échange, et qui veut extirper, arracher, cette racine.
Etre radical, c’est depuis deux siècles, et sans doute encore pour longtemps, être communiste. « Communiste » est un impératif simple, que voici : « Les communistes appuient en tout pays tout mouvement révolutionnaire contre l’ordre social et politique existant. Dans tous ces mouvements, ils mettent en avant la question de la propriété, à quelque degré d’évolution qu’elle ait pu arriver, comme la question fondamentale du mouvement ».
Ces énoncés furent publiés en février 1848, à Londres, quoiqu’en langue allemande. Ils ont fait depuis le tour du monde. Ils furent, et seront, changés en actions publiques plus que ne le furent toutes les Bibles de la planète. Ils sont le résumé de la seule vraie radicalité moderne. Je dirais d’eux, comme Rimbaud : « j’y suis, j’y suis toujours ».



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